mercredi 25 novembre 2009

Figure, figurants (n°9)



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de(s)générations/édito

figure, figurants

De qui, de quoi est-on figurant ?
Et d’abord qu’est-ce qu’un figurant ? À quelle visibilité ou invisibilité
se résout-il ? De quelle histoire est-il l’improbable sujet, s’il n’est pas
seulement ignoré par l’Histoire ou subordonné aux histoires des autres, s’il se décline dans la conjonction de sa présence au présent et de son assignation à l’extériorité ? Entre la doublure, la figure du réprouvé ou la foule des anonymes, c’est la construction des images et l’exposition des corps que le cinéma, l’écriture, la philosophie, les arts visuels questionnent, et en elles les formes de visibilité de ce que l’on peut nommer avec Maurice Blanchot « le besoin radical, sans valeur, sans satisfaction qui est le support nu à l’existence nue ».
Le destin esthétique et politique du sensible s’inscrit dans une histoire du rapport entre les corps et les dispositifs de leur mise en scène : c’est à ce rapport que nous avons donné le nom provisoire de figurant.
Michel Foucault a jadis mis en évidence, à travers la figure de l’infâme, l’un des paradoxes constitutifs du figurant. Si l’infamie se définit moins par le délit ou l’action qu’elle suppose que par le droit inhérent ou octroyé à un pouvoir sur l’image d’un individu, son essence se résume à son indexation dans le discours du pouvoir, l’une exhibant ce que l’autre vise : noircir la renommée de ceux qui ne pouvaient prétendre à ce qu’aujourd’hui leur existence même nous fût connue. Mais dans les régions plus vastes ici abordées, une seconde aporie double la première: le figurant recueille précisément la figure de ce qui est à la fois voué à la représentation et menacé dans sa représentation. Les figurants seraient alors ceux qui toujours restent, ceux qui habitent l’angle mort « entre l’impossibilité d’une histoire ‶intégrale″, comme le dit Georges Didi-Huberman, et la vanité d’une histoire ‶universelle ″.

À travers ses différentes contributions et les nombreuses figures qu’elles interrogent – des ouvriers sortant des usines Lumière au Gilles de Watteau, du harki, figure postcoloniale du banni, aux célébrants des tableaux vivants mis en scène par Raoul Ruiz, du personnage de Stracci dans La ricotta de Pasolini aux visages anonymes de Philippe Bazin, de la figure humaine selon Robert Antelme aux puissances figurantes du décor –, ce numéro de De(s)générations voudrait indiquer quelques pistes pour une esthétique qui soit aussi une politique de la figure, en somme esquisser une hypothèse qui voit dans la possibilité de figurer, c’est-à-dire d’avoir figure, l’espace anthropologique « grâce auquel, dit Luc Vancheri, se reconduisent la matière et l’expression d’une expérience humaine ».

Xavier Vert




Sommaire du numéro

Georges Didi-Huberman
Peuples exposés, peuples figurants

Xavier Vert
L’événement spécifique de la figure

Pietro Montani
Stracci ou la figure du besoin dans La ricotta de Pasolini

Gilles Froger
Gilles

Luc Vancheri
À propos des tableaux vivants de Raoul Ruiz

Zahia Rahmani

Le harki, figure postcoloniale du banni

Entretien avec Giulia Fabbiano
Morad Montazami

Le paradigme de l’autre dans l’art contemporain :
vers le concept d’archive figurale

Éric Hazan
retour sur… « pour un communisme »
Entretien avec Philippe Roux

Jean-Sylvain Bieth
The Plaster Stooge
photographies

Jean-Marc Cerino
Vuelo por encima de…
photographies





peuples exposés,peuples figurants (extrait)
georges didi-huberman

Sorties d’usine, entrées en scéne
Le premier film projeté de l’histoire a pour titre, on le sait, La Sortie des usines Lumière. Le 22 mars 1895, rue de Rennes à Paris, devant quelque deux cents spectateurs, Auguste et Louis Lumière exposèrent pour la première fois, sur un écran, le petit peuple en mouvement. Leurs propres ouvriers avaient été cadrés devant le portail de l’usine de Montplaisir, quittant les ateliers, l’espace d’une pause dans le travail, vers midi. C’est donc en sortant de leur usine que les peuples seront entrés en scène – auront bénéficié d’une nouvelle valeur d’exposition – à l’ère du cinématographe. Tout cela est fort simple, on le voit, mais très paradoxal aussi.
Cette origine, en effet, ne le fut qu’à surgir par surprise. Les frères Lumière, probablement, n’avaient aucune intention de mettre leur « petit peuple » d’employés en avant. Ils étaient surtout fiers de présenter à Paris un procédé original de photographie en couleur, dit « autochrome ». Mais c’est bien le « Kinétoscope de projection », montré en toute fin de séance, qui fit, à leur propre surprise, la surprise émerveillée du public : « À l’aide d’un Kinétoscope de son invention, M. Louis Lumière a projeté une scène des plus curieuses : la sortie du personnel des ateliers à l’heure du déjeuner. Cette vue animée, montrant en plein mouvement tout ce monde se hâtant vers la rue, a produit l’effet le plus saisissant 1… » En quelques secondes, on voyait surgir une centaine de personnes, comme si ce « peuple de l’image » (les ouvriers de Lyon) envahissait tout à coup la bonne société des ingénieurs et des promoteurs industriels (les spectateurs de Paris) venus à la séance.







l’événement spécifique de la figure
xavier vert

« D’abord, j’ai vu apparaître une figure. J’avais oublié. » Pourra-t-on jamais penser jusqu’au bout ce à quoi oblige ces deux phrases au souffle court par lesquelles Robert Antelme entame le récit d’une image commune entre toutes et cependant inouïe, déjà rudimentaire et pourtant dépouillée par l’expérience concentrationnaire ? Mais se souciait-on d’image dans l’univers d’effroi et de mort des camps, pouvait-il seulement en être question ? Oui, répond Robert Antelme, il en fut même de l’image de soi comme d’une seconde faim, comme d’un besoin. Or, dans un lager, la seule image possible, à portée de main, et encore si rare et si dangereuse, est son reflet dans une glace, simple image où viendrait scintiller un instant le sujet d’une affirmation pour soi et pour autrui ; un bref instant, mais qui, perpétué par le texte, permettrait de reconstituer éthiquement l’homme, l’assurant en l’espèce, autrement dit témoignant de ce qui lui est spécifique.
En quelques lignes de L’Espèce humaine, dans une langue qui laisse si peu au figuré, Robert Antelme reformule pour nous ce qu’est une figure, la figure humaine. Il le formule comme un événement renversant.
Voilà que la figure est ce qui est restitué par le mouvement dialectique qu’est la négation de sa négation. Elle surgit plutôt qu’elle ne se donne, elle est délivrée plutôt qu’elle ne surgit. Toute la tradition figurative occidentale est comme soulevée dans l’instant de cette image.




mardi 24 novembre 2009

Pour un communisme (n°8)


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de(s)générations/édito
pour un communisme


Il fait froid.
Il fait froid sur les idées d’émancipation politique.
La puissance des démocraties médiatico-parlementaires, ce que Pasolini appelait néo-fascisme, est une machine à répression qui ne va pas de soi. Elle sait renverser les codes d’émancipation en code de répression. Ses banques, comble de cynisme, ont même revêtu les habits vertueux d’un nouvel humanisme.
Les frontières qui définissent ce neo-capitalisme sont de plus en plus
difficiles à circonscrire, alors que s’accentuent concomitamment la casse sociale et le contrôle, l’exclusion et l’accroissement des richesses. Deleuze a démontré dans L’Anti-OEdipe 1 la capacité du capitalisme contemporain à intégrer sa limite externe dans sa limite interne. Il n’y a plus d’extériorité, écrivait-il, tout est intégrable dans la logique du capital, même la contestation, d’où l’action mortifère de cette toute-puissance.
Il fait froid dans les eaux glacées des calculs égoïstes et le capitalisme charrie des cadavres. Le capital a prononcé la fin d’une civilisation qui s’est pensée sur l’idée de lien, laissant cette question à laquelle il faudra répondre : le « nous » a-t-il encore un sens ? Le capitalisme mettant en concurrence des individus pour le bonheur, devient suspect tout ce qui agit pour conquérir du lien. Aucune philosophie plus que celle de Badiou n’a tenté de réactiver ce lien, tout d’abord en parlant de « l’invariance communiste » 2. Le communisme ne se réduit pas à sa naissance historique, à savoir marxiste, mais s’étend en aval comme en amont : Spartacus, la Révolution 1789,la Commune de Paris, le Front populaire, la Résistance française, Mai [ 2 ] [ 3 ] 68, et certainement à un degré bien moindre mais important, les manifestations de 95, les émeutes de 2005, voire ce qui se joue aujourd’hui à Athènes. Il y a un évènement éternel. Le seul événement auquel on doit être fidèle, qui rend nécessaire la continuation des combats, et nous permet de dire, par exemple, que quelque chose a commencé en 1789 qui n’est pas encore fini, qu’il faut que l’on finisse. Tant que cette « hypothèse communiste » existera, survivra notre question vitale : « Que peut être un “ nous “ qui n’est pas soumis à l’idéal d’un “ je “ » 3. La puissance de la restauration de l’ultra droite et de ses alliés sociodémocrates de gauche, a été d’imposer une violence fataliste qui cache une propagande: « il n’y a pas mieux que la démocratie et le capitalisme ». Ils nous font porter le poids de cette fatalité. Reste à nous de la combattre, il en va de notre dignité, «jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être déjà porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas,il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »
Ce numéro est dédié à ceux qui continuent.
Philippe Roux


Sommaire

Alain Brossat
y a du communisme…

Gérard Conio
De l’utopie au pouvoir au démocratisme

Jean-Luc Nancy

Ce que « communisme » a porté
Entretien avec Jean-Marc Cerino

Nathalie Quintane
Possible

Rémy Bac
Du communisme

Alain Badiou
Pour un communisme
Entretien avec Philippe Roux

Alexandre Costanzo et Daniel Costanzo

Quelques territoires émancipés

Belkacem Boudjellouli
Comment raconter le temps
Entretien avec Jean-Marc Cerino

Fabien Tarby
Politiques du multiple, politiques de l’événement
Deleuze et Badiou

Jacques-Henri Michot
Sept journées d’une chronique

Capitalistes vous êtes morts et on vous mord comme unisme !

Gilles Favier, photographies

David Ter-Oganyan, photographies


Ligne de tir (n°7)

.



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de(s)générations/édito
ligne de tir

Si De(s)générations a été fondée c’est parce qu’il semblait que des
voix, dans l’urgence d’un présent difficile, se devaient d’être entendues
et qu’une revue en était le plus sûr moyen. De(s)générations se veut
ouverte aux grands courants de la pensée philosophique, poétique et
esthétique de son temps sans suivre les sirènes de l’immédiateté. Le
choix d’une revue thématique en est une des garanties. Après deux
ans d’existence nous étions en possession de textes et d’entretiens
qui nous tenaient à coeur et que nous n’avions pu intégrer dans les
numéros précédents ; c’était donc l’occasion avec ce numéro de rentrée de déroger à la règle, de choisir certaines de ces contributions et de vous en faire bénéficier.
La rencontre avec Philippe Mesnard s’est déroulée le 12 décembre
2007. Il semblait important de pouvoir s’entretenir avec lui à travers
ses études des témoignages des camps nazis, tant sur les conditions
actuelles de leur réception que sur cette distance ou cet écart au cœur de la langue qu’il décèle dans certains d’entre eux. L’entretien avec
Cynthia Fleury s’est déroulé en début d’année et a permis de revenir sur la question de la démocratie et sur ce qu’elle engage auprès de chacun d’entre nous. La présence en France de Fred Lonidier, en mai dernier, pour sa participation à l’exposition Louis Marin, le pouvoir dans ses représentations à l’INHA a été l’occasion de l’interroger avec Stephen Wright sur sa démarche d’artiste militant. Éric Suchère avait réalisé une traduction inédite de deux textes d’Ad Reinhardt ; c’est avec plaisir que nous publions ici six textes de son projet “...un autre mois...”.
Stéphane Bouquet avait eu la gentillesse de nous confier un texte que
nous n’avions pu publier, nous le faisons aujourd’hui. Jean-Christophe Bailly nous a offert un texte sur ce qui reste des “rêves” de 68, c’est le moment de vous le donner à lire. Ce numéro est également l’occasion de publier la première partie de l’entretien réalisé en novembre dernier avec Alain Badiou, de reprendre le texte de Michel Gaillot proposés lors du n°0 : Démocratie - Démocrature et pour Philippe Roux de poursuivre sa réflexion sur les faillites de l’esthétique relationnelle. Le
texte de Gilles Brougère clôt ce numéro et fait retour sur La règle du jeu.
Enfin Mohamed El Baz nous a proposé quelques nouveaux “détails” de Bricoler l’incurable que l’on retrouve au fil des pages.

Jean-Marc Cerino




Sommaire

Stéphane Bouquet
La nuit, tous les chats

Cynthia Fleury
Les pathologies de la démocratie

Michel Gaillot
Une politique élargie de la finitude comme horizon
de la démocratie

Jean-Christophe Bailly
L’Europe après la pluis, bis (derniers orages du XXe siècle)

Fred Lonidier
Not A Free Trade For Everyone

À ligne de vue le tir

Philippe Roux
Que reste-t-il de l’art relationnel ?

Philippe Mesnard
« engagement du dégagement »

Éric Suchère

… un autre mois … 2002-2007

Alain Badiou
Poe, von Neumann, Cavaillès, trois personnages et une œuvre

Gilles Brougère
retour sur… « la règle du jeu »
Existe-t-il quelque chose de tel que les règles du jeu ?

La règle du jeu (n°6)





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Un jeu vidéo, le jeu d’un acteur, je vois clair dans ton jeu, ce n’est
qu’un jeu pour toi, le jeu de l’amour et du hasard : voilà bien un mot
polysémique en diable, insaisissable, et pourtant il tourne.
Ici, nous appellerons « jeu » ce qui nous fait quitter le royaume de la Loi
(qui n’intéresse plus, au fond, que les arrivistes et les pervers) pour
entrer dans la république de la Règle.
Si le jeu est bien un « générateur narratif et poétique » (Boyer), alors il
peut nous donner des réponses artistiques : la règle peut être ce moteur
de fiction impersonnel qui nous sort du psychologisme.
Si le jeu est bien « l’invention d’une liberté dans et par une légalité »
(Duflo), alors il peut nous donner des réponses politiques : la règle
nous sort du couple infernal loi/transgression dans lequel la pensée
critique tourne, comme un écureuil dans sa roue.

Norbert Martin


Sommaire:

Alain-Michel Boyer
Le jeu démiurge

Jacques Roubaud

Du jeu de go comme stratégie de composition poétique

Gwenaël Beuchet
On achève bien les jeux

Philippe Roux
La vie des égaux plus que la vie d’ego
Notes sur le jeu chez Robert Filliou

Boris Donné
Le jeu suprême de Guy Debord

Sandy Amerio
Sorties d’Usines

Mehdi Belhaj Kacem
« Une relation réussie à la loi »
Propos recueillis par Norbert Martin

Norbert Martin
La règle-monde
Sur « la loterie à Babylone » de Borgès

Dominique Ehrhard
Entretien
(avec Norbert Martin, par courriels)

Emmanuelle Bentz
Ici c’est bas

Christophe Leroy
De l’autre côté du miroir d’Alice Liddell et de Lewis Carroll

Yann Moulier-Boutang
Retour sur... « La fin des crispations identitaires »
Propos recueillis par Philippe Roux et Arnaud Zohou



samedi 2 février 2008

La fin des crispations identitaires (n°5)




édito-------------

La fin des crispationsions identitaires « - Qui êtes-vous ? - Je l’ignore. » John Berger. G.

Comment parler d’une fin des crispations identitaires, alors que tout
autour de nous semble souligner leur amplification : une faim des crises passions relayée par une extrême médiatisation des questions intimes et collectives liées à l’identité ? Notre formulation sans point d’interrogation, la fin des crispations identitaires, vise moins à fermer de manière provocatrice tout débat sur l’identité, que d’en poser les limites, et dans un même mouvement les ouvrir à la prospection, la spéculation, ou à l’imagination. Ce n’est donc pas dans son évidence souvent restrictive, mais dans ce que l’identité masque, dans ce qu’elle provoque et dans ce qu’elle invente, qu’est posée cette fin des crispations identitaires. Au fond ne s’agit-il pas tant de répondre à l’interpellation de l’identité, que d’en travailler les noeuds, les articulations, les pressions intérieures. Peut-on même approcher cette notion d’identité autrement que par les distensions qu’elle porte ou qu’elle suscite, tant il semble que cette problématique apparaît aux seuils de l’homme, cruciale parce qu’il y a fêlure, ou défaillance, non assurance ou sécurité ? À la source de ce numéro, il y a une intuition qu’il s’agissait de partager : se placer sur le terrain de l’identité, même pour la contester, est un piège, parfois utile en des combats circonstanciels. Se placer sur le terrain de l’identité ne résout rien, ne peut rien résoudre, car le terrain de l’identité est celui de la crise même. Et si le sujet demeure dans ces pages en discussion, il devient une invitation à penser un autre lieu, à penser à partir d’un autre territoire que celui miné de l’identité.

Arnaud Zohou

Ce numéro est dédié à Kossiba (1968-2007)



sommaire:

Éric Chevillard

Pascale Frémondière et Sylvie Masson

Manuel Boucher
Le défi pluriculturel : repolitiser les questions ethno-raciales
et sociales

Jacques Demarcq
Les pauvres n’ont pas d’avenir

Béatrice Cussol
Après quoi

Victoria Famin
Édouard Glissant, pour une identité-Relation

Alex Burke
Bâtir sur un champs de ruines
Échange avec Jean-Marc Cerino

Zahia Rahmani
Territoire, exigence, Edward W.Saïd, trahison, liberté...
Discussion avec Arnaud Zohou

Stéphane Bouquet
Extraits

M. O.
L’hydre

Philippe Le Roux
Des identités sans crispations ?

Alain Badiou
Retour sur... « Le devenir révolutionnaire »
Entretien avec Philippe Roux, Jeff Catala et Ludovic Goubier

Sonia Barcet, Maxime Ballesteros, Damien Gouviez
et Juliette Khawam
Tatouages (photographies)






















le défi pluriculturel :
repolitiser lesquestions ethnoraciales et sociales

Manuel Boucher (extrait...)


Sans revenir sur les mutations profondes de nos sociétés, et notamment de la société française, il convient de souligner ceci : on a dépolitisé la question de l’identité, du racisme et de l’ethnicité. C’est cela qui m’apparaît le plus important. Dans les années 90, pour résumer, il apparaissait encore clairement des oppositions entre différents types de modèles de société : vous aviez les intégrationnistes,les assimilationnistes, les communautaristes, les multiculturalistes. La France était traditionnellement une société assimilationniste. Comme avec les Bretons ou les Occitants, avant de parler des ex-colonisés, il s’agissait qu’à terme, les individus deviennent tous malgré leurs différences des citoyens de la République Française, une et indivisible. Malgré les critiques marxistes, qui soulignaient le risque de nier les intérêts de classe antagonistes au sein de la République bourgeoise, l’ensemble des acteurs sociaux étaient motivés par l’idée de construire une société politique. Or, je crois, qu’on a dépassé aujourd’hui cette dynamique, et malgré les discours incantatoires sur l’idée qu’il faille continuer à construire une République laïque, dans la réalité, nous ne vivons pas un aggiornamento de la République donnant plus de place
à la reconnaissance de la différence culturelle, mais nous constatons un accommodement d’une forme de multiculturalisme qui permet à des « leaders » communautaires de pacifier une société inégalitaire. Nous voici face à une société dépolitisée qui va s’organiser autour d’un partage du pouvoir avec ceux qui peuvent se compter. D’où les statistiques de la diversité ethnique, qui intègrent dans la comptabilité des données ethnico-culturelles et raciales. Le risque, notamment pour accéder à un poste ou à un statut mais aussi pour combler le déficit de citoyenneté républicaine (liberté, égalité, fraternité, laïcité), est que beaucoup de personnes associées à une « minorité » soient obligées de s’inscrire dans une « communauté » particulière même lorsque celle-ci est fictive. Paradoxalement, les actions dites de « discrimination positive» de type ethnique peuvent ainsi masquer les enjeux politiques de la « discrimination négative » vécue par de nombreuses personnes d’origine étrangère - ou perçues comme telles -, ainsi que par les habitants des « zones urbaines sensibles ». Nous copions en France ces modèles anglo-saxons multiculturalistes, mis en cause pourtant dans ces pays, afin de s’accommoder des inégalités, tout en garantissant une paix sociale éphémère en projetant sur le devant de la scène quelques exemples d’intégration. Il s’agit de donner des droits culturels, s’ils ne s’opposent pas aux droits de l’homme, à des individus citoyens, pas à des « représentants » communautaires. En réalité, nous passons d’une société d’intégration à une société de ségrégation. Nous sommes entrés dans un processus mortifère d’ethnicisation et de racisation, par la dépolitisation. L’enjeu central pour moi n’est certainement pas de mépriser des revendications identitaires et culturelles légitimes dans une société complexe et hyper-moderne, c’est aussi et surtout de rendre visible les rapports de classe qui sont toujours extrêmement puissants, mais qui sont cachés volontairement. Le rapport de « race », de plus en plus souvent mis en exergue, ne devrait pas servir à euphémiser les rapports de classe en oeuvre dans la société contemporaine. La lutte contre les inégalités racistes devrait aussi s’articuler avec les combats politiques contre les injustices sociales. C’est pourquoi je parle de repolitiser le combat contre le racisme et les discriminations ethniques et de reconflictualiser l’espace de la régulation sociale.






























Edward W. Saïd.

On Jean Genet, in On Late Style.
Vintage Books, New-York 2006, p.85.


« Identity is what we impose to ourselves through our lives
as social, historical, political, and even spiritual beings. The
logic of culture and of families doubles the strength of identity,
which to someone like Genet who was a victim of the
identity forced on him by his delinquency, his isolation, and
his transgressive talents and delights - is something to be
resolutely opposed. Above all, given Genet’s choice of sites
like Algeria and Palestine, identity is the process by which
stronger culture, and the more developed society, imposes
itself violently upon those who, by the same identity process,
are decreed to be lesser people. Imperialism is the
export of identity ».

« L’identité est ce que nous nous imposons tout au long de
notre vie en tant qu’êtres sociaux, historiques, politiques et
même spirituels. La logique culturelle et familiale la rend
doublement pesante : pour quelqu’un comme Genet, victime
de la contrainte identitaire de par sa délinquance, son
isolement, sa talentueuse et salutaire transgression, l’identité
doit être combattue, résolument. Il faut mesurer le choix des
lieux chez Genet, comme l’Algérie et la Palestine. Fondamentalement,
l’identité est le procédé qu’utilise une culture
dominante, la société la plus développée, pour s’imposer
violemment à celle qui, par le même processus identitaire,
se voit réduite à être moins que rien. L’impérialisme, c’est
l’exportation de l’identité. »



Des identités sans crispations ?

Philippe Le Roux (extrait...)

L’identité, un objet de transactions ambivalentes
Quoi que l’on fasse et/ou veuille, l’identité est autant conférée que
produite à volonté. C’est un objet non substantiel mais transactionnel.
Elle est à l’intersection des attributs permanents ou provisoires
détenus par l’individu, et de ceux que lui imposent son groupe social
d’appartenance, ou encore des puissances qui font de l’identité un
moyen de gérer (jusqu’au génocide parfois) les populations. Aucune
identité n’est ainsi absolument vraie ou absolument fausse ; aucune,
surtout, n’est imperméable aux altérations légitimes ou frauduleuses,
consenties ou mutilantes. Cela même à quoi peut-être je tiens le plus
en fait d’identité m’expose à l’indifférence, au mépris, à la haine, autant
qu’à la reconnaissance, à la fraternité, à l’amour. L’identité comporte
toujours un risque de conflit. Les crispations identitaires ne sont
pas des événements sporadiques, mais le rapport normal des identités
entre elles. Leurs enjeux sont d’ordre pratique (c’est-à-dire politique,
économique, social, souvent vital). Selon les cas, elles sont des
avantages et des forces, ou des faiblesses et des risques, des biens ou
des maux. Ces fragilités et ces ambivalences de l’identité ne sont-elles
cependant qu’accidentelles ?



Le devenir révolutionnaire (n°4)



octobre 2007

------------------------------------Edito
1. De nos années d’hiver à nos années de printemps Dans Mille Plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari définissent un impératif esthétique emprunté à Henry Miller et à Walt Whitman
2. C’est toujours l’herbe qui a le dernier mot. Pour Guattari et Deleuze, l’herbe pousse entre et parmi les autres choses. La fleur est belle, le chou est utile, le pavot rend fou.
3. L’herbe pousse par le milieu sans jamais être médian, média, médiocre. L’herbe est débordement ; c’est une leçon de morale. L’herbe, dans MillePlateaux, devient « devenir » et ce n’est pas parce qu’elle est humble – surtout – qu’elle ne dissimule pas de la vitalité.
Si elle est leçon de morale, c’est qu’elle est aussi mauvaise, sauvage ; elle infiltre les plantations domestiques, elle est folle. La vigueur de l’herbe, c’est celle qui est sans police. Elle sera capturée par l’Histoire. Mais ça c’est une autre histoire. L’impératif, à l’heure de la méritocratie, serait de ne pas mériter autre chose qu’un devenir d’égalité. Revendiquons l’alternative que notre génération doit se donner. Trouver une herbe suffisamment folle qui fasse déclaveter les méritocrates. Ce numéro apportera, à défaut d’un sens commun à rechercher, des lignes d’affront.
Ludovic Goubier & Philippe Roux

1 Les Années d’hiver, 1980-1985 - Félix Guattari, Bernard Barrault, 1985.
Expression de la désillusion face à une « gauche » policée.
2 Critique et clinique – Gilles Deleuze, éditions de Minuit, 1993.
Deleuze s’appuie sur le poème de Walt Whitman, Feuilles d’herbes
3 Capitalisme et Schizophrénie, tome II : Milles plateaux – Gilles Deleuze et Félix Guattari,
éditions de Minuit, 1980 (p.48-49). Autour du concept de rhizome.

de(s)générations


sommaire
le devenir révolutionnaire
numéro 04 octobre 2007
Philippe Roux
Là, qu’est-ce-que tu deviens ?
Gérard Conio
Vivre à l’Est : ma révolution
François Cusset
Que ceux qui croient au monde lèvent le poing !
Jean-Christophe Bailly
Peut-il y avoir des oeuvres d’art in-saisissables ?
Patrick Bouvet
Simulation
Félix Guattari
Aphorismes sur l’éco-design
Jean-Claude Conésa
Le machino du singulier
Cédric Loire
L’entre-deux à partir du travail de Bruno Dumont
Marcel Otch
Quelle promesse sommes-nous ?
Jean-Baptiste Sauvage
Imago révolutionario photographies

que ceux qui croient
au monde lèvent le poing !

françois cusset

« Une petite ré-vo-lu-tion ! »
Comme le kit mains libres, la banque en-ligne, le voyage dégriffé ou,
pour la vie du foyer, le passage tant attendu de votre dernier-né de la
couche de bébé au pot de l’enfant propre. Si, si, la formule est adaptée à toutes ces situations : qui a dit que le changement radical n’aurait d’autres visages que ceux du coup d’Etat ou du tsunami ?
Qu’elle soit slogan ou confession, qu’elle modifie l’existence ou simplement l’offre marchande, la petite révolution est toujours une bonne chose, du moins vous le répète-t-on. Elle peut être celle du dernier gadget numérique, du port des jeans au bureau le vendredi, ou bien la relève des générations au sein du directoire d’une entreprise ou d’un parti politique, mais elle peut consister
aussi dans les audaces d’un anonyme ou la déviance du quidam par lesquelles il bouleverse soudain sa vie quotidienne, troquant le bus du matin contre le vélib’, juillet en Provence contre août en Bretagne, ou même la maîtresse dévouée de la fin de journée contre le sex-shop gay : l’intime, décidément, est toujours infime. La petite révolution a meilleure presse, dans tous les cas, que la grande révolution, dont les radoteurs de la Réaction et les messieurs Jourdain de l’anti-totalitarisme ne sont pas les seuls à savoir qu’elle finit toujours mal, puisque tout le monde le sait depuis toujours. Sans en faire pour autant toute une Histoire. Et que les révolutions tournent mal n’a jamais empêché les gens de devenir révolutionnaires, comme n’a cessé de le rappeler Deleuze, sans qu’on comprît bien de quoi il parlait, ni s’il y avait là autre chose qu’une nuance de philosophe roublard. On n’a pas attendu Furet pour savoir que 1789 s’achevait dans la Terreur,
et que la révolution française accouchait de Napoléon (comme mai 68, en fin de compte, de Sarkozy). On n’a pas attendu Glucksmann pour voir que la russe, de son côté, produisait la Kolyma dénoncée déjà à la gauche de la gauche quelque quarante ans avant les Nouveaux philosophes
, tandis que l’anglaise jadis donnait Cromwell, l’algérienne avanthier la guerre civile, l’iranienne hier une république islamique féodale, et l’interminable américaine, comme le rappelait aussi Deleuze en rigolant, non seulement Ronald Reagan et sa révolution conservatrice mais « l’invention
d’un nouveau peuple » qui a pour visage la dissolution marchande de tout visage : « Les Américains ont dépassé les nations ! Ils amènent le nouveau peuple. Ils font la vraie révolution. Et, exactement comme les marxistes compteront sur la prolétarisation universelle, les américains
comptent sur l’émigration universelle. C’est les deux faces de la lutte des classes. C’est absolument révolutionnaire ! C’est l’Amérique de Jefferson, Thoreau et Melville. Une Amérique complètement révolutionnaire qui annonce le nouvel homme, exactement comme la révolution bolchevique annonçait le nouvel homme. Bon, elle a foiré.1 » Car toutes les révolutions foirent, poursuivait-il en 1988, évacuant la question comme l’évidence même – une évidence que certains ont dû nier pour fonder sur cette « découverte » l’illusion de leur intégrité morale – au profit
des surprises moins perceptibles, et non moins décisives, du fameux devenir-révolutionnaire. On y reviendra. En attendant, une révolution acceptable est celle qui tient dans la main, dans une phrase, dans l’agenda officiel, celle qui n’est que la métaphore inoffensive de ce qui ne l’est pas, l’extension sémantique de l’inacceptable au tout à fait acceptable. Une bonne petite révolution est locale ou au moins qualifiée (révolutions technologique, vestimentaire, musicale etc.), surtout pas intransitive. Elle tient dans des limites qui la rendent immédiatement manipulable par la domination, qui la soumettent à une logique contraire la surdéterminant, ou qui lui permettent juste de venir égayer un ordre strict qui menaçait sans elle de mourir d’ennui. Une petite révolution, souvent, n’est pas aussitôt reconnaissable comme telle. Prenons un exemple. L’année 1968, pour n’en citer qu’une, regorge de ces petites révolutions, dont on fit sur le moment moins de cas que de
la grande, alors même qu’elles s’avérèrent autrement durables : les bas Dim, Monsieur Propre, les bouteilles d’eau en plastique, la pub à la télé, les cabinets de communication politique, ou encore le GRECE et le Club de Rome. La grande, elle, traîne ses échecs et son ressentiment, ses bilans infernaux qui la complexent comme une méchante stigmate (ou comme on tance une brute à la gifle trop facile) ; elle rumine son héritage incertain, culpabilisée jusqu’en ses pousses les plus innocentes, jusqu’à en avoir peur de son ombre. Elle ne survit comme désir, chez ceux et celles qui
y tiennent vraiment, que grâce aux bouts de ficelle du compromis rhétorique, ou à une mésinterprétation délibérée du même Deleuze : en se faisant petite à son tour pour gêner le moins possible, en revêtant les atours de l’infime, en se disant elle-même moléculaire ou micropolitique
comme pour rester pure de toute dérive sanglante, ou pour rassurer les censeurs-historiens – vous faites pas de bile, c’est une métaphore sans danger, le devenir-puce ou microprocesseur d’un vieil épouvantail, qui en deviendra utile, vous verrez, stimulant, performant même. Parce que la grande, qui longtemps s’est acceptée comme telle, en a fait tourner des têtes. En France sans doute pas plus qu’ailleurs, mais l’idiome chez nous n’a rien arrangé : un signifiant qui commence par un rêve et peine à finir comme une solution ne pouvait pas ne pas creuser, en chacun de ses locuteurs, de ces écarts sans fin où s’épanouissent bientôt les faux débats, la mauvaise conscience et la schize complaisante.C’est que la grande, en tant que phénomène historique, qu’entité homogène,qu’indéracinable fantasme, repose depuis toujours sur la même illusion transcendantale, comme le notait Kant en 1792 depuis sa routine de Königsberg (d’où l’agitation parisienne avait l’air plus abstrait qu’inquiétant), et comme le rappelle, en le commentant, Jean-François Lyotard en 1986, venu dialoguer avec les fondateurs de l’éphémère Centre
de Recherches Philospohiques sur le Politique (Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe, Jacques Derrida) : « La politique révolutionnaire (…) confond ce qui est présentable comme objet pour une phrase cognitive avec ce qui est présentable comme objet pour une phrase spéculative
et/ou éthique ; c’est-à-dire des schèmes ou des exemples avec des analoga.2 » Bigre ! Une approche par les jeux de langage et les types d’énoncés qui, pour être un peu datée (elle a la patine du linguistic turn), n’en a pas moins le mérite de pointer les paradoxes cruciaux,
inépuisables de l’enthousiasme révolutionnaire, lequel « ne voit rien, ou plutôt voit le rien et le rapporte à l’imprésentable 3 ».
Car la révolution, la grande, est oxymorique et irréconciliable, au sens où son enthousiasme déploie toute la plénitude mais aussi toutes les contradictions d’un Affekt : éprouvé comme une « joie pénible extrême », un « passage en train de passer », une « affinité dans (la) discordance » ou une « agitation sur place, dans l’impasse de l’incommensurabilité 4 », l’enthousiasme
révolutionnaire est un sentiment extrême mais composite, pluriel,stratifié. Il est fait, tel que l’observait Kant, de la « rapide succession de la répulsion et de l’attraction par un même objet », il est à la fois « l’anticipation immédiate et singulière d’une république sentimentale » et l’épreuve
dans son corps, in vivo, que si « l’homme déteste l’esclavage, il faut toujours un nouvel esclavage pour supprimer le premier ». Autrement dit, l’utopie, qu’on diabolise sans en saisir les ressorts, est bien la blessure la plus rapprochée de la lucidité. Cet enthousiasme sans égal de la politique révolutionnaire, plus fort que toute la dialectique en quelque sorte, occupe ainsi tout l’interstice, l’écart en son entier entre l’énoncé et ses énonciateurs ; il se dilate bientôt dans « l’écart irrémédiable entre une Idée et ce qui se présente pour la ‘réaliser’». Il sait aussi la vanité qu’il y aurait à vouloir réduire cet écart, et l’urgence qu’il y a pourtant à l’habiter pleinement. C’est en quoi cet enthousiasme, dans les termes de Lyotard, est enthousiasme « pour l’informe » ou pour ce qui est « sans-figure dans la nature humaine historique 5 ». Mais attention, l’écart en question, qui est aussi l’incertitude des devenirs, le caractère totalement « indéterminé » (un mot synonyme de « sublime » chez Kant, rappelle Lyotard) de l’événement révolutionnaire, n’est ni la marge de manoeuvre qui produit la liberté, ni la pure différence que romantisent les esthètes, ni bien sûr la fatale gueule de bois des lendemains de Grand Soir ; il est, tout aussi bien, la dérive indéfinie qui fait sombrer les Idées et les phrases spéculatives (tout le wishful thinking, si l’on veut)
dans le gouffre sans fond de l’histoire : ces écarts, en effet, « s’appellent Auschwitz (contre la phrase de l’Idée des droits de l’homme), Budapest 1956 (contre la phrase de l’Idée des droits des peuples), la Kolyma (contre la phrase du concept spéculatif de dictature du prolétariat), 68 (contre
la phrase de l’illusion démocratique)…6 » Incommensurabilité des plans, hétérogénéité des phrases, ou encore« fission de la fin » : la révolution renvoie dès lors à une pluralité irréductible,
qui fait de tels écarts la seule vérité. Des écarts auxquels s’oppose, en toute logique, « tout ce qui se présente comme ‘réalisation’ d’une fin unique », tout ce qui fait violence à la pluralité des devenirs : ce mensonge de l’unité, cet artefact de lien, cette violence faite au divers, qui prirent autrefois le masque de la révolution, n’ont aujourd’hui, conclut Lyotard, plus qu’un seul nom et un seul visage, atrocement familiers, dont « nous avons après Marx appris à penser que c’est ce sujet imposteur et cette raison aveuglément computrice qui s’appellent le capital…7 ». Lequel, dès lors, a su incorporer, faire fructifier, mettre à son service la logique historique de la révolution (et non sa forme de fuite, ou de supplément), et s’allier ainsi, comme il le fait depuis quelques années, avec des adversaires aussi anciens que l’anarchisme libertaire et l’essentialisme réactionnaire : c’est la révolution dite du marché d’un côté, sous le label ironique de capitalisme soixante-huitard, et c’est la révolution conservatrice de l’autre, quand néo-conservatisme civilisationniste et néolibéralisme
triomphant ont fait cette fois cause commune 8. Dans les deux cas, absorber l’adversaire, intégrer la critique, rassembler les marges ne constituent pas la logique interne fatale du capital, sa puissance d’auto-organisation, ainsi que le soutient un certain catastrophisme postmoderne (pour lequel l’accident ne peut que renforcer la tour de contrôle, l’aléa pluriel que favoriser le système unique d’exploitation), mais plutôt une stratégie effective, élaborée et mise en oeuvre par quelques
uns dans le seul but d’empêcher la rupture, de colmater la faille, de dissimuler la discontinuité – qui forment à elles trois la triple panique des dominants.
Les démarches prospectives et rétrospectives qui saturent l’espace public, celles du marché et du patrimoine, de l’histoire officielle et de la course à l’innovation, ont en effet en commun de méconnaître ces ruptures, de les refouler, de leur être proprement incompatibles. Et de rendre ainsi invisibles les révolutions du jour. Elles tracent les figures imposées du passé et de l’avenir, avec leurs leçons et leurs lignes droites, pendant qu’un présent impensable dissimule le feu d’artifice de révolutions grouillantes – nouvelles formes de vie, dispositifs inédits, agencements
collectifs, puissances d’expression. Prospection et rétrospection sont donc nécessairement du côté de la domination, qu’il s’agisse de ne croire qu’au monde tel qu’il est, hérité d’hier et bannissant les possibles, ou de ne croire qu’en un autre monde possible, horizon asymptotique qu’ont fait miroiter à leurs ouailles des générations de prêcheurs, chrétiens, utopistes et aujourd’hui « altermondialistes ». Au contraire, la révolution comme devenir est l’ouverture sans fin du présent, l’aptitude à croire au monde (ni au monde « réel » ni au monde promis : au monde tout court)
au sens fort que lui donne Deleuze : non pas croire en sa transformation ou au contraire en sa légitimité en l’état, mais en ses réserves de devenirs, en ses trouées d’où débordent les incontrôlables, en ses béances multiples par lesquelles on peut tous faire fuir une société dont l’homogénéité n’était qu’illusion. Faire fuir : il faut penser l’aspersion, les rigoles imprévues, l’inondation chaotique – et substituer, comme allégorie de cuisine, à la cocote-minute du marxisme orthodoxe, avec ses bouffées de vapeur et sa soupape de sécurité, la passoire à nouilles des lignes de fuite deleuziennes. « Croire au monde » a toute la positivité du désir, mais consiste avant tout à refuser à la fois de l’accepter aujourd’hui et d’en remettre à demain le chambardement. Double refus qui seul peut commencer de conjurer la honte de ce qui est infligé à l’homme.Minorités, lignes de fuite, puissances des devenirs : ingrédients d’une révolution
permanente, sans forme stable, moins facile à circonscrire que celle qui se réclame (se réclamait ?) de la majorité prolétaire, de la lutte des classes ou du plan quinquennal. De celle-là à celle-ci, du devenirrévolutionnaire à la révolution historique, concluait Deleuze comme la limpidité même, « on ne parle pas de la même chose, c’est comme si on parlait deux langues tout à fait différentes : l’Avenir de l’histoire et le Devenir actuel des gens, c’est pas la même chose 9. » La logique des
sources, des causes et – partant – des fins dernières, qui fait remonter toute révolution à ce qui en elle était vicié depuis toujours, et qui impuissantise ainsi sous prétexte de démystifier, s’oppose donc, sans dialogue possible, à la logique imprévisible du devenir-révolutionnaire, qui est seul recours face à l’intolérable, qui est invention de lignes de traverse et d’espaces-temps inédits. Et qui est, surtout, de ce dans quoi certains sont toujours-déjà pris, les Noirs d’Afrique du sud ou les
Palestiniens dans les exemples données par Deleuze en 1988, et on pourrait ajouter aujourd’hui, même s’ils l’étaient déjà alors : les sans-papiers, les sans-abris, les « jeunes de banlieue », les sans-terre brésiliens, les militants indigènistes mexicains ou boliviens, les paysans chinois, les
derniers ouvriers syndiqués nord-américains, les pacifistes israéliens, les femmes iraniennes, les démocrates russes, les jeunes punks japonais, et pourquoi pas la multitude hyperbolique et précarisée des travailleurs culturels du monde riche, petites mains sous-payées et pléthoriques du
capitalisme cognitif avancé…
L’agglutinat informe de ces infra-mondes constitue bien le socle, dans une perspective matérialiste, ou le liant, dans une énergétique générale, de ce qu’il reste de monde. Et ce que ce substrat toujours-déjà dissous, toujours-déjà corrosif, comporte aujourd’hui de force révolutionnaire, à l’âge du bougisme ontologisé et du changement coopté entièrement
par les pouvoirs, tient peut-être, plus que jamais, à sa force d’inertie, à sa résistance aux flux, à son aptitude à produire du vide, du jeu, de l’immobilité têtue, histoire d’enrayer sans bouger la machine sans pilote. Reste que minorités, devenirs, bras d’honneur et désertions, puissances moléculaires et enlisements tactiques, ruptures infimes et décisives, décisives d’être infimes, forment ensemble cette « nuée non-historique » dont Nietzsche affirmait, bien avant Deleuze, que rien dans l’histoire
ne se fait sans elle. Peut-être d’ailleurs l’opposition terme à terme entre histoire et devenir que propose Deleuze est-elle trop rigide, ou plus qu’il ne le voulait, trop proche d’un « dualisme sommaire » entre passé et nouveauté, moyennant une querelle nietzschéenne qui, pour être
intempestive, n’est sans doute plus aussi actuelle de nos jours. Peut-être l’histoire, dont ils furent nombreux à trompetter la fin depuis ces répli ques fameuses de Deleuze, ne désigne-t-elle pas seulement « l’ensemble des conditions, si récentes soient-elles, dont on se détourne pour devenir », mais aussi le potentiel politique des devenirs, la possibilité de se réapproprier le destin dans l’invention des mondes. Car les devenirs anonymes peuvent s’entendre aussi comme l’autre nom de ce qu’on appelait jadis l’histoire par le bas, l’histoire plurielle des vaincus, le fameux
« sens » de l’histoire, si l’on tient encore à ce mot, ne lui étant attribué en fin de compte que par les moins bien lotis de ses spectateurs, ainsi que le rappelait aussi le Lyotard de L’enthousiasme : « ‘le sens’ de l’histoire lui-même n’a pas lieu seulement sur la scène historique, dans les hauts faits et les méfaits des agents ou des acteurs qui s’y illustrent, mais aussi dans le sentiment des spectateurs obscurs et lointains (la salle de l’histoire) qui les regardent, les entendent, et qui distinguent dans le bruit et la fureur des res gestae ce qui est juste et ce qui ne l’est pas 10 ».
Quand les circonstances révèlent au grand jour, sans qu’on pût encore le masquer, que ce sont les spectateurs qui livrent ainsi le « sens de l’histoire», quand elles placent les minorités au centre du monde et distillent jusque dans le ventre de la bête les puissances du devenir-minoritaire,
quand elles fédèrent les imaginaires insoumis ou réagencent autrement les percepts collectifs, alors oui surgissent des devenirs à l’état pur, alors oui les circonstances, qu’on les dise historiques ou juste micropolitiques, laissent enfin la nouveauté radicale faire irruption sur la scène du monde.
Demain, à coup sûr. Ce matin, si vous regardez bien. A chaque instant très concrètement, pour peu qu’on apprenne à contourner le plan du pouvoir, à échapper à sa monovalence. Alors oui : devenir, à lui seul, est révolutionnaire
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1 « G comme gauche » L’abécédaire de Gilles Deleuze, avec Claire Parnet, Paris,
DVD/Editions Montparnasse, 1988.
2 Jean-François Lyotard, L’Enthousiasme. La critique kantienne de l’histoire, Paris,
Le Livre de poche/Biblio essais, 1986, pp. 41-42.
3 Ibid., p. 55.
4 Ibid., pp. 55-56.
5 Ibid., pp. 60 et 96.
6 Ibid., p. 96.
7 Ibid., p. 100.
8 Cette thèse d’une alliance stratégique est soutenue notamment par la politiste américaine
Wendy Brown (Les Habits neufs de la politique mondiale, tr. fr. Christine Vivier,
Paris, Les Prairies ordinaires, 2007).
9 L’abécédaire de Gilles Deleuze, op. cit.
10 L’enthousiasme, op. cit., p. 51.





























Peut-il y avoir des oeuvres d’art in-saisissables ?


Jean-christophe Bailly


Il parvenait à indiquer, dans l’acte même de la saisie, le surpassement inhérent à la prise, l’existence, pour ainsi dire prouvée, d’un hors-vue ou d’un hors-saisie : littéralement et dans tous les sens, ce qu’on ne peut pas attraper, pas saisir…
Jean-Christophe Bailly nous a autorisé à publier des extraits du texte qu’il consacre dans Signes et objets hors-saisie à l’oeuvre de son ami Pommereulle. Les extraits ici choisis circonscrivent une partie seulement de cette oeuvre. Celle qui a pour leitmotiv les ciels et la viabilité d’un étoilement , et celle qui sont ses objets immanipulables.
Ces deux aspects de l’oeuvre de Pommereulle semblent correspondre à l’une des questions vitales de notre époque : comment créer des « espaces » que la société ne peut saisir parce qu’inappréhendables. L’agressivité apparente des oeuvres de Pommereulle n’est pour nous qu’une mise en boite de la demeure du vivant. Elles participent d’une même énergie que les boîtes à merde de Piero Manzoni ou les peintures noires d’Ad Reinhardt. Elles sont la définition d’une machine de guerre que la société culturaliste ne peut s’approprier tout en ne pouvant pas les réduire à une sainte image. Certaines oeuvres de Pommereulle posent d’ailleurs des problèmes de monstration, puisque certaines de ses sculptures sont dans l’obligation d’être fixées, au risque de blesser un spectateur. Gilles Deleuze écrit : dans le capitalisme, il n’y a qu’une chose qui soit universelle : c’est le marché. L’art est un marché aseptisant où survolent certaines oeuvres inaliénables qui empêchent, par leur seule présence, l’impudence des imbéciles, de l’écran de l’institution underground ou de l’underground institutionnel.

[...] Et c’est à ce point, précisément, à ce point d’insatisfaction, qui se rencontrent deux grands motifs de Pommereulle, le ciel et la cruauté : le ciel, comme figure majeure de tout déplacement, de tout voyage, comme l’espace même de l’en allé - la cruauté comme la mise en évidence de l’impossibilité de l’accalmie, avec tous ces retournements contre soi et ces déchirements entre soi et les autres, brusquement sommés de rendre des comptes, de se colleter eux aussi au danger des formes, rendu manifeste par une multitude d’objets coupants, un peu comme si une lacération de l’espace valait pour un absolu de la rature, ou du griffé. [...]
[...] D’un coté donc le ciel, et tel qu’on le voit dans la série La brûlure du ciel, qui est faite d’oeuvres qui sont à la fois des collages et des brûlages, oeuvres (dessins ?) purement tournées vers la hauteur, dans lesquelles les étoiles sont figurées par des traces de brûlure, la « peau » d’un autre papier apparaissant sous la surface des couches du dessus : là aussi, en passant, une manière d’accéder au leitmotiv « ciel », une seule fois ainsi, pour cette série, et tant d’autres fois autrement (de l’aquarelle au film), comme une vérification, comme un envoi : pour que cela soit fixé - trace d’un geste qui se répète un nombre limité de fois, mais pas davantage, et qui indique et montre la possibilité, la viabilité d’un étoilement [...]
[...] L’étoilement, en un sens, ce serait aussi la structure de ces oeuvres qui utilisent les lames de couteau, les rasoirs, les mouches de pêche au lancer, les hameçons - ces ceuvres que l’on est naturellement entraîné à trouver agressives et qui, effectivement, sont dangereuses à manipuler : c’est avec elles comme si le « ne pas toucher » purement formel des musées s’extrayait de son statut d’injonction pour se courber du coté d’une tentation et, surtout, d’une tension. En effet les lames ou les hameçons entrent dans l’espace, ils le font réellement, et le danger virtuel qu’ils représentent (augmente avec les chariots qui ont des roulettes) se manifeste par leur seule présence, une présence passive qui est pourtant tout entière comme un travail, comme une montée de fièvre. [...]
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1 Signes et objets hors-saisie, Jean-Christophe Bailly, éditions Musée de l’objet Blois, 2006.
2 Pourparlers, Gilles Deleuze, éditions de Minuit, 1990 (p.233)
3 Daniel Pommereulle, image reproduite sur la couverture




mardi 31 juillet 2007

Le mythe necessaire n°3






















desgeneration n°3
juin 2003

Le mythe necessaire
de(s)générations
édito
le mythe nécessaire ?

Imaginons, portée en couverture du numéro 3 de de(s)générations, une réplique tirée d’un dialogue. Imaginons deux voix. La première dit : Ceci ou cela est le mythe nécessaire. La seconde interloquée répond : Le mythe nécessaire ? Voici posée la formule en question. Fiction à deux voies. Friction de deux termes. En vérité, deux possibles l’un (tout) contre l’autre. Devenue titre d’un passage en revue, l’interrogation n’est pas : Qu’est-ce que ceci, cela ? Elle reste plutôt celle du mouvement, comme manières d’articulation, d’opposition, de confusion, comme volontés aussi, de deux « chants » majeurs de la pensée occidentale, le muthos et le logos, la parole et le discours, que savons-nous encore… Mais, dialectique en son contraire, refusons la synthèse. Refusons d’aboutir au dépassement des contradictions. Rejetons le Vrai et visons le. Comprenons la démarche éventuelle… Nulle adhésion, même en mouvement. Réservons nos attaches en les dénouant… Préférons la syncope, le temps fort comme une note étirée jusqu’au suivant, le résultat et plus avant.
Entre Défiliation et Devenir révolutionnaire, numéros 2 et 4 de la revue, s’entend déjà une histoire qui, de se poursuivre, puis de s’établir, puis de poursuivre, puis d’établir… n’aura de cesse de s’écrire qu’en écrivant… des histoires, de la pensée certes, mais des histoires… qui de courues pourraient aussi l’être d’avance… Nous n’aurons d’arguments que de croire que nous pourrions… vouloir un sens commun… sans omettre (de dire) que nous concevons (comprenons et créons) du sens. Pour frapper fort et tirer juste, penser d’où part le coup… Métaphore tennistique : du pied, toujours - question d’impulsion.
Dans ce numéro, aucun anthropologue. Un manque, pourquoi pas. Qui, de se combler, aurait pris toute la place, déjà. Nous aurons privilégier le travers artistique ou philosophique, quelques traits… Qu’est-ce à dire ? Justement : Qu’est-ce dire ? C’est ici que s’engage le politique : De qui, envers qui et sur quel terrain nous (a-)dressons-nous ? Métaphore stylistique : Service. Coup droit, Revers. Toucher la ligne. Le long du couloir. Gauche.
François Pierre-Jean


Somaire

Philippe Roux
Du mythe positif

Norbert Martin
Mythologie de Roland Barthes, aujourd’hui

Éric Suchère
Peinture ultime
Ad Reinhardt
12 règles pour une nouvelle Académie et L’art-en-tant-qu’art
(Traduits de l’anglais (U.S.A.) par Éric Suchère)

Denis Laget
Artiste dans la société, Le tablotin, S’expliquer, Du so pretty vacant au so pretty smart et Marx Versus Stirner

Jean-Luc Nancy
Entretien
(François Pierre-Jean, par courriels, septembre/décembre 2006)

Anne Parian
Son livre

Estelle Pagès
Mythe(s) de la modernité (en art), une nécessité ?

Marcel Otch
Le logos est né noble quand le mythe naissait serf.

Yannis Constantinidès et Sophie Deltin
Nietzsche et la fiction

Christelle Franc
Dialogue
(François Pierre-Jean, Philippe Roux, enregistrement audio
et transcription, mars 2007)

Laurent Rix
La Nation, un mythe politique.

Jean-Christophe Bailly
Entretien
(Philippe Roux, par courriels, mai 2007)

Bruno Perramant
Un TROU au Coeur Européen.

Jean-François Catala
Le Studio de la Réalité à l’épreuve d’Edgar Poe

Geneviève Decrop
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