
édito-------------
La fin des crispationsions identitaires « - Qui êtes-vous ? - Je l’ignore. » John Berger. G.
Comment parler d’une fin des crispations identitaires, alors que tout autour de nous semble souligner leur amplification : une faim des crises passions relayée par une extrême médiatisation des questions intimes et collectives liées à l’identité ? Notre formulation sans point d’interrogation, la fin des crispations identitaires, vise moins à fermer de manière provocatrice tout débat sur l’identité, que d’en poser les limites, et dans un même mouvement les ouvrir à la prospection, la spéculation, ou à l’imagination. Ce n’est donc pas dans son évidence souvent restrictive, mais dans ce que l’identité masque, dans ce qu’elle provoque et dans ce qu’elle invente, qu’est posée cette fin des crispations identitaires. Au fond ne s’agit-il pas tant de répondre à l’interpellation de l’identité, que d’en travailler les noeuds, les articulations, les pressions intérieures. Peut-on même approcher cette notion d’identité autrement que par les distensions qu’elle porte ou qu’elle suscite, tant il semble que cette problématique apparaît aux seuils de l’homme, cruciale parce qu’il y a fêlure, ou défaillance, non assurance ou sécurité ? À la source de ce numéro, il y a une intuition qu’il s’agissait de partager : se placer sur le terrain de l’identité, même pour la contester, est un piège, parfois utile en des combats circonstanciels. Se placer sur le terrain de l’identité ne résout rien, ne peut rien résoudre, car le terrain de l’identité est celui de la crise même. Et si le sujet demeure dans ces pages en discussion, il devient une invitation à penser un autre lieu, à penser à partir d’un autre territoire que celui miné de l’identité.
Arnaud Zohou
Ce numéro est dédié à Kossiba (1968-2007)
sommaire:
Éric Chevillard
Pascale Frémondière et Sylvie Masson
Manuel Boucher
Le défi pluriculturel : repolitiser les questions ethno-raciales
et sociales
Jacques Demarcq
Les pauvres n’ont pas d’avenir
Béatrice Cussol
Après quoi
Victoria Famin
Édouard Glissant, pour une identité-Relation
Alex Burke
Bâtir sur un champs de ruines
Échange avec Jean-Marc Cerino
Zahia Rahmani
Territoire, exigence, Edward W.Saïd, trahison, liberté...
Discussion avec Arnaud Zohou
Stéphane Bouquet
Extraits
M. O.
L’hydre
Philippe Le Roux
Des identités sans crispations ?
Alain Badiou
Retour sur... « Le devenir révolutionnaire »
Entretien avec Philippe Roux, Jeff Catala et Ludovic Goubier
Sonia Barcet, Maxime Ballesteros, Damien Gouviez
et Juliette Khawam
Tatouages (photographies)

le défi pluriculturel : repolitiser lesquestions ethnoraciales et sociales
Manuel Boucher (extrait...)
Sans revenir sur les mutations profondes de nos sociétés, et notamment de la société française, il convient de souligner ceci : on a dépolitisé la question de l’identité, du racisme et de l’ethnicité. C’est cela qui m’apparaît le plus important. Dans les années 90, pour résumer, il apparaissait encore clairement des oppositions entre différents types de modèles de société : vous aviez les intégrationnistes,les assimilationnistes, les communautaristes, les multiculturalistes. La France était traditionnellement une société assimilationniste. Comme avec les Bretons ou les Occitants, avant de parler des ex-colonisés, il s’agissait qu’à terme, les individus deviennent tous malgré leurs différences des citoyens de la République Française, une et indivisible. Malgré les critiques marxistes, qui soulignaient le risque de nier les intérêts de classe antagonistes au sein de la République bourgeoise, l’ensemble des acteurs sociaux étaient motivés par l’idée de construire une société politique. Or, je crois, qu’on a dépassé aujourd’hui cette dynamique, et malgré les discours incantatoires sur l’idée qu’il faille continuer à construire une République laïque, dans la réalité, nous ne vivons pas un aggiornamento de la République donnant plus de place
à la reconnaissance de la différence culturelle, mais nous constatons un accommodement d’une forme de multiculturalisme qui permet à des « leaders » communautaires de pacifier une société inégalitaire. Nous voici face à une société dépolitisée qui va s’organiser autour d’un partage du pouvoir avec ceux qui peuvent se compter. D’où les statistiques de la diversité ethnique, qui intègrent dans la comptabilité des données ethnico-culturelles et raciales. Le risque, notamment pour accéder à un poste ou à un statut mais aussi pour combler le déficit de citoyenneté républicaine (liberté, égalité, fraternité, laïcité), est que beaucoup de personnes associées à une « minorité » soient obligées de s’inscrire dans une « communauté » particulière même lorsque celle-ci est fictive. Paradoxalement, les actions dites de « discrimination positive» de type ethnique peuvent ainsi masquer les enjeux politiques de la « discrimination négative » vécue par de nombreuses personnes d’origine étrangère - ou perçues comme telles -, ainsi que par les habitants des « zones urbaines sensibles ». Nous copions en France ces modèles anglo-saxons multiculturalistes, mis en cause pourtant dans ces pays, afin de s’accommoder des inégalités, tout en garantissant une paix sociale éphémère en projetant sur le devant de la scène quelques exemples d’intégration. Il s’agit de donner des droits culturels, s’ils ne s’opposent pas aux droits de l’homme, à des individus citoyens, pas à des « représentants » communautaires. En réalité, nous passons d’une société d’intégration à une société de ségrégation. Nous sommes entrés dans un processus mortifère d’ethnicisation et de racisation, par la dépolitisation. L’enjeu central pour moi n’est certainement pas de mépriser des revendications identitaires et culturelles légitimes dans une société complexe et hyper-moderne, c’est aussi et surtout de rendre visible les rapports de classe qui sont toujours extrêmement puissants, mais qui sont cachés volontairement. Le rapport de « race », de plus en plus souvent mis en exergue, ne devrait pas servir à euphémiser les rapports de classe en oeuvre dans la société contemporaine. La lutte contre les inégalités racistes devrait aussi s’articuler avec les combats politiques contre les injustices sociales. C’est pourquoi je parle de repolitiser le combat contre le racisme et les discriminations ethniques et de reconflictualiser l’espace de la régulation sociale.
à la reconnaissance de la différence culturelle, mais nous constatons un accommodement d’une forme de multiculturalisme qui permet à des « leaders » communautaires de pacifier une société inégalitaire. Nous voici face à une société dépolitisée qui va s’organiser autour d’un partage du pouvoir avec ceux qui peuvent se compter. D’où les statistiques de la diversité ethnique, qui intègrent dans la comptabilité des données ethnico-culturelles et raciales. Le risque, notamment pour accéder à un poste ou à un statut mais aussi pour combler le déficit de citoyenneté républicaine (liberté, égalité, fraternité, laïcité), est que beaucoup de personnes associées à une « minorité » soient obligées de s’inscrire dans une « communauté » particulière même lorsque celle-ci est fictive. Paradoxalement, les actions dites de « discrimination positive» de type ethnique peuvent ainsi masquer les enjeux politiques de la « discrimination négative » vécue par de nombreuses personnes d’origine étrangère - ou perçues comme telles -, ainsi que par les habitants des « zones urbaines sensibles ». Nous copions en France ces modèles anglo-saxons multiculturalistes, mis en cause pourtant dans ces pays, afin de s’accommoder des inégalités, tout en garantissant une paix sociale éphémère en projetant sur le devant de la scène quelques exemples d’intégration. Il s’agit de donner des droits culturels, s’ils ne s’opposent pas aux droits de l’homme, à des individus citoyens, pas à des « représentants » communautaires. En réalité, nous passons d’une société d’intégration à une société de ségrégation. Nous sommes entrés dans un processus mortifère d’ethnicisation et de racisation, par la dépolitisation. L’enjeu central pour moi n’est certainement pas de mépriser des revendications identitaires et culturelles légitimes dans une société complexe et hyper-moderne, c’est aussi et surtout de rendre visible les rapports de classe qui sont toujours extrêmement puissants, mais qui sont cachés volontairement. Le rapport de « race », de plus en plus souvent mis en exergue, ne devrait pas servir à euphémiser les rapports de classe en oeuvre dans la société contemporaine. La lutte contre les inégalités racistes devrait aussi s’articuler avec les combats politiques contre les injustices sociales. C’est pourquoi je parle de repolitiser le combat contre le racisme et les discriminations ethniques et de reconflictualiser l’espace de la régulation sociale.

Edward W. Saïd.
On Jean Genet, in On Late Style.
Vintage Books, New-York 2006, p.85.
« Identity is what we impose to ourselves through our lives
as social, historical, political, and even spiritual beings. The
logic of culture and of families doubles the strength of identity,
which to someone like Genet who was a victim of the
identity forced on him by his delinquency, his isolation, and
his transgressive talents and delights - is something to be
resolutely opposed. Above all, given Genet’s choice of sites
like Algeria and Palestine, identity is the process by which
stronger culture, and the more developed society, imposes
itself violently upon those who, by the same identity process,
are decreed to be lesser people. Imperialism is the
export of identity ».
« L’identité est ce que nous nous imposons tout au long de
notre vie en tant qu’êtres sociaux, historiques, politiques et
même spirituels. La logique culturelle et familiale la rend
doublement pesante : pour quelqu’un comme Genet, victime
de la contrainte identitaire de par sa délinquance, son
isolement, sa talentueuse et salutaire transgression, l’identité
doit être combattue, résolument. Il faut mesurer le choix des
lieux chez Genet, comme l’Algérie et la Palestine. Fondamentalement,
l’identité est le procédé qu’utilise une culture
dominante, la société la plus développée, pour s’imposer
violemment à celle qui, par le même processus identitaire,
se voit réduite à être moins que rien. L’impérialisme, c’est
l’exportation de l’identité. »
Des identités sans crispations ?
Philippe Le Roux (extrait...)
L’identité, un objet de transactions ambivalentes
Quoi que l’on fasse et/ou veuille, l’identité est autant conférée que
produite à volonté. C’est un objet non substantiel mais transactionnel.
Elle est à l’intersection des attributs permanents ou provisoires
détenus par l’individu, et de ceux que lui imposent son groupe social
d’appartenance, ou encore des puissances qui font de l’identité un
moyen de gérer (jusqu’au génocide parfois) les populations. Aucune
identité n’est ainsi absolument vraie ou absolument fausse ; aucune,
surtout, n’est imperméable aux altérations légitimes ou frauduleuses,
consenties ou mutilantes. Cela même à quoi peut-être je tiens le plus
en fait d’identité m’expose à l’indifférence, au mépris, à la haine, autant
qu’à la reconnaissance, à la fraternité, à l’amour. L’identité comporte
toujours un risque de conflit. Les crispations identitaires ne sont
pas des événements sporadiques, mais le rapport normal des identités
entre elles. Leurs enjeux sont d’ordre pratique (c’est-à-dire politique,
économique, social, souvent vital). Selon les cas, elles sont des
avantages et des forces, ou des faiblesses et des risques, des biens ou
des maux. Ces fragilités et ces ambivalences de l’identité ne sont-elles
cependant qu’accidentelles ?




